L’urgence du triage théologique

Quels sont les sujets qui m’ont suscité le plus de commentaires virulents et de critiques sur les réseaux sociaux dans la dernière année? Mes publications tentant de tempérer les convictions chrétiennes sur les complots, la marque de la bête, les élections américaines, le sabbat et Noël. Il semble que les évangéliques se soient radicalisés dans les dernières années en faisant de leurs convictions personnelles des doctrines fondamentales. Il est plus que jamais nécessaire d’enseigner le triage théologique. L’expression provient d’Albert Molher et est reprise par Gavin Ortlund dans son livre « Finding the Right Hill to Die On ». Lorsqu’un patient se présente à l’urgence de l’hôpital, il doit d’abord passer au triage afin qu’on établisse les cas prioritaires à soigner. Le triage permet de s’assurer qu’on ne laisse pas mourir quelqu’un avec un crâne fracturé pendant qu’on soigne un bras cassé. C’est ce triage théologique que l’apôtre Paul a en tête lorsqu’il encourage Timothée à repousser les discours vides et profanes, les discussions folles et les débats sans fin (1 Tim 1.3-4; 4.7; 6.3-5, 20-21; 2 Tim 2.14, 16, 23; 4.3-4). Le théologien Francis Turretin considérait que les fausses doctrines étaient non seulement les hérésies, mais aussi les doctrines secondaires ou tertiaires qu’on élevait au rang de dogme élémentaire1. Le triage théologique nous amène à distinguer entre les dogmes non négociables, les doctrines débattables et les convictions variables2.

Cet exercice est indispensable pour aider l’Église à résoudre son dilemme historique consistant à savoir comment préserver la vérité de l’Église tout en préservant l’unité de l’Église. Car, comme le dit Calvin, le péché de division est aussi grave que le péché d’hérésie3. L’unité de l’Église est la seule prière non exaucée de Jésus, dira Philip Yancey (Jn 17.21). Les évangéliques ont souvent tendance à privilégier l’unité au détriment de la vérité, alors que les Réformés ont généralement le réflexe inverse. Mais la Parole de Dieu n’appelle pas à choisir entre la vérité ou l’unité, mais à œuvrer pour la vérité et l’unité. Le fameux adage historique nous a pavé la voie : Dans les choses essentielles, nous avons l’unitédans les choses non essentielles, nous avons la liberté; en toutes choses, nous avons la charité.

1. Dogmes non négociables

Quels sont les dogmes ou les doctrines fondamentales dont la négation rompt inéluctablement l’unité chrétienne? Kevin DeYoung relève deux indices pour déceler les doctrines essentielles dans les épîtres pastorales : « les paroles certaines et dignes d’être entièrement reçues » (1 Tim 1.15; 4.9-10; 2 Tim 2.11-13; Tite 3.4-8) et les crédos (1 Tim 1.17; 2.5; 3.16; 6.15-16; Tite 2.11-15)4. Ce qui se dégage de ces passages est qu’ils renferment les vérités essentielles au salut ayant des implications bibliques, théologiques, historiques et pratiques5. En d’autres mots, les dogmes non négociables sont le cœur du christianisme duquel dépend la vie de l’Église. Ces vérités essentielles sont : 1) l’autorité de la Parole de Dieu, 2) la nature du Dieu trinitaire, 3) la personne et l’œuvre de Jésus6, 4) le salut par grâce; 5) la justification par la foi. Ces éléments ont unanimement été retenus au travers les différentes confessions historiques. Est-ce qu’un frère qui erre sur l’une de ces vérités est automatiquement un hérétique? D’abord, il y a tout un spectre à considérer entre la vérité et l’hérésie7. Il y a une différence entre un évangélique confus et un hérétique convaincu. C’est pourquoi l’hérésie n’est pas un dogme non affirmé, mais un dogme renié8. La pureté, qu’elle soit morale ou doctrinale, nécessite un processus progressif de sanctification.

2. Doctrines débattables

La deuxième catégorie du triage théologique comprend les doctrines secondaires, qui bien que non essentielles au salut, sont importante pour la vie de l’Église. Un virus n’est pas un cancer, mais peut tout de même radicalement affecter notre qualité de vie. La majeure partie du reste de la théologie systématique entre dans cette classe. À titre d’exemple, l’évolution doctrinale de l’Église Le Portail des dernières années nous a poussés à établir un corridor théologique nous permettant de demeurer unis malgré nos désaccords théologiques. L’unité fondamentale de notre église se situe dans le christocentrisme. Notre église encourage donc la cohabitation de nos membres arminiens et calvinistes, continuationistes et cessationistes, complémentariste et égalitaristes, amillénaristes et dispensationalistes, etc. La liberté du corridor théologique offert à nos membres est stabilisée par la ligne théologique réformée de nos pasteurs et prédicateurs. Certains diront : Mais comment est-ce possible d’être pasteur réformé dans une église qui ne l’est pas explicitement? John Owen offre la meilleure réponse : « Les hommes peuvent vraiment être sauvés par cette grâce qu’ils nient doctrinalement ». La démonstration d’une direction et d’une prédication centrées sur l’évangile demeure l’arme la plus efficace pour revitaliser une église.

3. Convictions variables

L’apôtre Paul lui-même considérait que certaines de ses convictions personnelles n’engageaient que lui (1 Co 7.12), acceptait que certains chrétiens aient une opinion différente de la sienne (Ph 3.15) et encourageait les autres à adopter la même attitude (Rm 14.1, 5). Ces croyances tertiaires comprennent deux types de convictions sur lesquelles les chrétiens peuvent discuter, mais ne devraient jamais s’entredéchirer. De un, les positions personnelles sur des éléments théologiques mineurs comme le degré de littéralisme du récit de la création, le mode du baptême ou la nature du millénium. De deux, les convictions personnelles, dont la Bible parle peu ou pas, relatives à la liberté chrétienne, la politique ou la culture.

Étude de cas

Prenons deux exemples tests pour illustrer le fonctionnement du triage théologique : les complots et l’identité sexuelle. 1) D’abord, est-ce que la confirmation de l’existence d’un complot en vue d’établir un gouvernement mondial asservissant l’humanité est essentielle au salut? Évidemment, non! Nous sommes sauvés par grâce et non par nos recherches, notre connaissance ou notre militantisme (Ép 2.8). 2) Mais est-ce qu’une théorie du complot est une doctrine importante pour la vie de l’Église? La Bible rappelle plutôt la providence divine envers le peuple de Dieu contre les conspirations humaines (Ex 1; Ac 12). De plus, ce thème est absent des ouvrages de théologie systématique et des confessions historiques. 3) La conviction personnelle d’un chrétien sur les complots est donc une croyance tertiaire qui ne devrait jamais faire l’objet de prosélytisme, et encore moins susciter des querelles divisant l’Église.

Mais qu’en est-il de l’idéologie culturelle prônant que l’identité sexuelle n’est pas biologique, mais construite socialement, et donc auto-assignable? 1) Est-ce que l’adhésion à l’idéal biblique du mariage hétérosexuel est essentielle au salut. Nous sommes d’emblée portés à répondre par la négative. Cependant, la question ne porte pas sur les conditions du salut, mais sur la fondation du salut. En d’autres mots, est-ce que l’idéologie culturelle sur l’identité sexuelle affaiblit un des dogmes essentiels au salut? La réponse est oui! Dieu a donné le mariage comme illustration de l’œuvre de Christ envers l’Église (Ép 5.23). Perdre la complémentarité du mariage hétérosexuel nous fait perdre les vérités essentielles à la bonne compréhension du salut en Jésus. 2) Plus encore, cette doctrine est si fondamentale qu’elle affecte fatalement la vitalité de l’Église. Pour preuve, le nombre quasi inexistant d’églises libérales sur la question ayant demeurée confessantes, vivantes et croissantes. 3) Sans ce triage théologique, beaucoup d’églises risquent de tomber dans le piège de commettre le péché de reléguer les vérités essentielles sur l’identité et l’orientation sexuelle au rang de convictions personnelles. Que Dieu nous garde de craindre les hommes plus que Dieu. Que Dieu nous garde de chérir la vérité plus que l’unité. Que Dieu nous garde d’aimer nos théologies et nos églises plus que Jésus.


  1. Ortlund, Finding the Right Hill to Die On, p. 31. 
  2. Pour les différentes catégorisations possibles, voir l’article de Justin Taylor « Not All Doctrines Are at the Same Level: How to Make Some Distinctions and Determine a Doctrine’s Importance ». 
  3. Calvin, Institution de la religion chrétienne, 4.1-10-22. 
  4. Kevin DeYoung, « Where and How Do We Draw the Line ». 
  5. Ortlund, p.75-79. 
  6. Plus précisément, la pleine divinité et pleine humanité de sa personne, ainsi que son œuvre accomplie à travers les différents maillons de la chaîne christologique: incarnation, naissance virginale, obéissance active, expiation, résurrection, ascension et avènement. 
  7. Justin Taylor, « Spectrums of Theological Truth and Error ». 
  8. Ortlund, p. 80. 

Gaétan Brassard (M.Th., Université de Montréal), est pasteur principal à l’Église Le Portail depuis 2007. Il œuvre dans le ministère pastoral depuis plus de 20 ans. De plus, il enseigne et siège sur le Conseil d’administration de l’Institut de Théologie pour la Francophonie, et siège aussi sur le comité de l’Association Chrétienne pour la Francophonie. Lui et son épouse, Valérie, sont mariés depuis 1997 et ont deux enfants : Chloé et Charlie. Son épouse Valérie est directrice du ministère des enfants à l’Église Le Portail.

Published By: Gaétan Brassard

Gaétan Brassard (M.Th., Université de Montréal), est pasteur principal à l’Église Le Portail depuis 2007. Il œuvre dans le ministère pastoral depuis plus de 20 ans. De plus, il enseigne et siège sur le Conseil d’administration de l’Institut de Théologie pour la Francophonie, et siège aussi sur le comité de l’Association Chrétienne pour la Francophonie. Lui et son épouse, Valérie, sont mariés depuis 1997 et ont deux enfants : Chloé et Charlie. Son épouse Valérie est directrice du ministère des enfants à l’Église Le Portail.